HORS ŒIL EDITEUR, Écran total : une autre édition
par Frédéric Joly
Après "Gris banal éditeur" et ses livres rares, François Lagarde s’est lancé dans l’aventure de la production et de l’édition numérique avec HORS ŒIL EDITIONS. Explication et portrait.
Les ouvrages publiés au cours des années 80 par "Gris banal éditeur" sont aujourd’hui des raretés. Si le catalogue de cette maison créée par François Lagarde à Montpellier ne comprit qu’à peine plus d’une dizaine de titres, chacun conquit sa place dans le cœur des grands lecteurs. On pense tout de suite au livre désormais mythique du célèbre chimiste Albert Hofmann, LSD, mon enfant terrible. Livre dont aucun éditeur ne voulait prendre le risque de publier. Ce livre est aujourd’hui traduit dans le monde entier. Et ce n’est pas un hasard non plus, si certains d’entre eux s’acquièrent désormais lors de ventes aux enchères, comme ce fut dernièrement le cas par la société Sotheby à New York, pour The beat hotel du photographe anglais Harold Chapman. Autant de livres qui, au-delà de la beauté de l’objet, de la qualité du travail éditorial, de l’intelligence du rapport texte-images, témoignaient de la part de leur éditeur, d’une sensibilité extrême et d’une idée précise de la littérature.
François Lagarde est éditeur et photographe. La liste des artistes et écrivains passés devant son objectif est impressionnante. On aura donc compris que sa grande préoccupation est le rapport qu’entretient la littérature avec l’image et inversement. Ce souci le conduit à la fin des années 90, à reconsidérer entièrement ce qu’est pour lui l’activité d’éditeur, et à fonder une nouvelle structure en 1999, HORS ŒIL EDITIONS, avec la réalisatrice Christine Baudillon et le créateur multimédia Lionel Broye. Les perspectives ouvertes à ce moment-là par le numérique persuadent ce grand amateur de livres d’abandonner l’édition papier pour une édition totalement numérique. C’est à Francfort et au salon du livre de Paris que Lagarde découvre les premiers CD-Rom et décide de tenter l’aventure, plutôt périlleuse au regard de l’investissement financier qu’elle suppose et des difficultés que pose la maîtrise des incessantes innovations techniques. « Le CD-Rom n’est pas une sorte d’anti-livre, c’est une extension du livre, comme le DVD est aujourd’hui une extension du cinéma. Ni l’un ni l’autre ne remplacent le livre ou le cinéma, c’est impossible, mais ils proposent une nouvelle lecture. Il y a une nouvelle distribution entre l’écriture, la photographie, le son et la vidéo. Une disposition moins hiérarchique, bien plus démocratique où la photographie longtemps méprisée (sauf aux Etats-unis !), ne vient pas en second lieu, comme une simple illustration. Parce que bien comprise, elle n’est pas une caution du texte, encore moins une attestation ou une authentification. Elle a son autonomie propre, inscription de la lumière donc du visible, comme le dit son nom grec. C’est une chose en elle-même sérieuse. Aussi sérieuse que le cinéma ».
La structure est donc : producteur, réalisateur, éditeur et diffuseur d’œuvres sur supports numériques. L’idée d’autonomie est centrale aux yeux des fondateurs de cette maison hors normes, puisqu’elle doit englober l’ensemble du processus, de la production, réalisation, post-production à la distribution et gestion des droits. Très vite, la petite équipe suscite des projets multimédia et audiovisuels auprès d’écrivains, artistes, musiciens et philosophes de leur choix. Lorsqu’on leur demande quels critères président aux choix des personnes à participer à ces expériences inédites, François Lagarde, Christine Baudillon et Lionel Broye répondent sans détour : « Leur complexité, leur courage, leur refus de jouer le jeu des médias et leurs exigences exemplaires. Seuls les "irréguliers" et les inclassables nous touchent au plus profond, car bien souvent ils sont sans concessions ».
Le catalogue témoigne déjà en effet d’une forme de complicité. La collection « Proëme de » est effectivement conçue comme des introductions à des univers en retrait, que la télévision, pour des raisons de durée et forme de montage, ne saurait aujourd’hui présenter. « Depuis cinq ans, nous avons préservé notre autonomie de production afin d’éviter les gabarits imposés par la télévision. Parce que nos formats garantissent un temps de parole indispensable à l’expression d’une pensée. Parce que nous pensons que le DVD et le DVD-rom, en proximité ou en extension de la littérature et du cinéma, peuvent répondre à la demande de nombreux lecteurs et restituer, au-delà du divertissement, la richesse d’une parole ou la profondeur d’un portrait ».
Pour l’équipe HORS ŒIL, l’image doit respecter la rigueur et la profondeur du travail présenté, par la justesse du cadre et de la lumière. Mais l’intension qui préside à ces expériences est aussi de savoir s’ouvrir à l’inédit, dévier de l’idée de départ pour aboutir à de l’inattendu.
Article paru dans la revue languedocienne Septimanie en juillet 2003.

Christine Baudillon
Née en 1970. En 1990, elle entre aux Beaux-Arts de Marseille où elle pratique surtout la photographie. Puis elle commence à filmer. De 1998 à 1999, elle fait partie de la première promotion du Fresnoy (Studio National des Arts contemporains à Tourcoing). Elle y réalise un film expérimental Sexless et le documentaire de création Les Sidérantes. En 2000 elle réalise avec le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe Andenken, un court film en hommage au poète allemand Friedrich Hölderlin puis entreprend avec lui l'écriture du scénario Le 20 janvier, adapté de la nouvelle Lenz de Georg Büchner. En 2002, elle rencontre le pianiste de jazz Siegfried Kessler, à qui elle propose aussitôt la réalisation d'un film, Siegfried Kessler A love secret. Cette rencontre est déterminante puisqu'elle décide dès lors de consacrer plusieurs films à l'improvisation libre.

Lionel Broye
Né en 1970 à Lunel. Après avoir pratiqué la photographie et le super 8, il découvre le multimédia et l'Internet aux Beaux-Arts de Marseille. La fondation des éditions HORS OEIL en 1999 avec Christine Baudillon et François Lagarde lui permet de rencontrer des auteurs tels que Jean-Michel Palmier, Philippe Lacoue-Labarthe et Albert Hofmann. Il enseigne depuis plusieurs années à l'Ecole d'art d'Avignon en section Multimédia. Depuis 2005 il a débuté un travail photographique sur les ruines et la destruction.

François Lagarde
Né en 1949, est photographe depuis 40 ans, enseignant dans plusieurs écoles des beaux-arts durant 24 ans, éditeur et fondateur en 1982 des éditions « gris banal » où la photographie côtoie déjà amoureusement le texte.
Les portraits d'écrivains et d'artistes qu'il réalise sont prétexte à des rencontres avec les auteurs qu'il admire. Parmi eux, dans les années 70 et 80, il y a Brion Gysin et William S. Burroughs, Ernst Jünger ou Albert Hofmann, l'inventeur du LSD. Dans les années 90 l'amitié de Roger Laporte et Philippe Lacoue-Labarthe détermine l'orientation philosophique de ses réalisations. En 99 il crée la société HORS OEIL EDITIONS résolument tournée vers le numérique.
En 2012, après trois années de tournage avec Pascal Chabot, il réalise Simondon du désert et prépare son prochain film Alexandre Kojève, en connaissance de cause avec Marco Filoni.